Sur les peintures de Pierre Pache

Ne méprisez pas l'homme qui fait craquer ses jointures    (Achille Chavée)

Bisou fatal, Le trouillard, La bavure, J'ai même pas eu peur, Crazy horse. Parfois, les titres des peintures de Pierre Pache ricanent. On évitera donc de les prendre au tragique. Mais on accordera au peintre le droit d'être pris au sérieux dans son travail de peintre, nécessaire, impérieux, salutaire. Peintre, donc, Pierre P. ne fait pas les choses à moitié, allant jusqu'à maîtriser une technique de glacis à l'acrylique minutieuse jusqu'à l'impossible.

Le spectateur ricane aussi parfois, pirouette pour éviter de croire à toutes ces billevesées que le peintre donne à voir. Les tableaux de Pache savent d'eux-mêmes nous offrir les moyens d'échapper un moment au malaise qu'ils distillent. Adepte d'une sorte d'écriture automatique, Pache prolonge un nez en pénis, un regard en perle, un faille rocheuse en bouche, une vague en visage. Si bien que ses tableaux finissent par avoir quelque chose des inventions saugrenues, alchimiques, mystiques ou psychanalytiques d'un Jérôme Bosch. Et que pour le spectateur, les toiles de Pache ne sont jamais finies. D'abord, bien sûr, on cherche le cheval fou, la bavure ou le Wonderbra que le titre nous promet. Puis on parcourt ainsi, de fil en aiguille, tout le tableau, où notre regard est sans cesse déjoué. Spectateur, vous êtes perdu! Autant le savoir.

S'il est aussi une manière qui caractérise les toiles des dernières années, c'est bien cette sorte de voile tour à tour végétal, minéral ou marin qui se plie, se tord ou se déploie sur toute la surface du tableau pour laisser deviner, là un sein, là un sexe, ou encore une vache, une dentelle, une chèvre, que sais-je? C'est le jeu: les tableaux de Pache demandent du temps, exigent de se perdre. Cela tient du vertige qu'il y a à regarder, couché, défiler les nuages et à laisser la bride sur le cou à son imaginaire. Pache n'échange pas le nôtre contre le sien; chacun sa croix.

Ce qui frappe encore, c'est que ce monde grouillant et métamorphique paraît toujours s'inscrire sur un plan, toute perspective bannie. On dirait alors que Pache peint comme on sculpte un relief: en ôtant de la matière, en soulevant des voiles qui en cachent inévitablement d'autres, en dépiautant, surface après surface jusqu'à faire émerger... Quoi? Plus ça va, moins il y a à voir. Si c'est un théâtre, il se joue sur le rideau. Et ses replis sont ceux de nos fantasmes, indéterminés ou têtus. La femme, sublimée et lascive. La bête. La mort au regard vitreux. La vie fossilisée.

C'est ce cocktail tragi-comique qui fascine, ces tortures qui font nos délices. Ténébreux au regard d'enfant, Pache offre à notre imaginaire des surfaces où inscrire son propre récit. Avant d'être un mot péjoratif synonyme de ridicule, grotesque désignait ces motifs grimaçants que l'on peignait au XVIe siècle, tenant autant de l'humain que du végétal ou du minéral: c'étaient comme des images issues de grottes. Pierre Pache, dans un grincement, exhume, sans les résoudre, ces figures des profondeurs. Grotesques.

On peut aussi trouver ça drôle.

            Yves Randaxhe

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